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28.12.2006

Jojo et le taxi

Vous conaissez mon père, dentiste de son état, qui avait eu un jour deux têtes, l'une rasée, l'autre chevelue, pour recevoir ses clients.
Au tout début de sa carrière, c'était une lointaine parente, Léontine, qui lui servait d'assistante. Pas besoin en ce temps là de diplômes savants, la gentilesse et la bonne humeur suffisaient. Et Léontine n'en manquait pas. Le cabinet dentaire se trouvait à Saint Antoine, au nord de Marseille, après la terrible montée de la Viste.
Montée que les conducteurs du tramway redoutaient les jours de pluie, à l'heure de pointe, car les roues patinaient. Le wattman assistant, courait alors à côté du tram, une boîte de sable à la main, et en déversait sans en gaspiller devant les roues de la motrice. Il criait aux voyageurs accrochés à l'extérieur du wagon de descendre et c'était une grappe humaine qui suivait le tram crissant sur ses rails sablés.
Revenant à Léontine, elle connaissait tous les clients, se rendait dans la salle d'attente pour tailler une bavette avec la crémière ou le patissier et s'enquérir de la santé du petit dernier. A l'appel du dentiste, elle sortait en trottinant. Je l'ai connu sur la fin de sa tâche. Elle couvait son cousin, lui faisait à manger à midi, et le grondait quand il sortait sans son chapeau. Elle m'aimait bien et le jeudi, entre deux clients, m'abreuvait de sirop d'orgeat.
Léontine ne s'est jamais mariée, elle vivait pour les autres. Elle avait un neveu, Jojo, grand garçon un peu benêt, mal entendant, qui zozotait un peu et qui n'avait jamais réussi à l'école. Et le Jojo fût garçon de courses chez mon père.

Il allait porter les empreintes de plâtre, les cires et autres couronnes chez le prothésiste, revenait avec les bridges et inlays. Il faisait la queue chez le boucher ou le boulanger pour les achats de nourriture, et même chez le poissonnier à l'autre bout de Marseille.
Mon père travaillait tard, restait ouvert après la dernière séance de cinéma et cela faisait de longues heures de présence.
Mais le travail le plus important de Jojo, c'était de trouver les taxis pour les clients qui souhaitait retourner au centre de Marseille. Venir, c'était simple, il y avait des taxis un peu partout au centre. Mais les clientes aisées de l'après midi n'en trouvaient guère à Saint Antoine.
Alors, dix minutes avant la fin de l'intervention, papa envoyait Jojo chercher un taxi.

Ce jour là, le père soignait la femme d'un important entrepreneur de Travaux Publics marseillais, (qui s'est regroupé plus tard avec d'autres pour former Les Grands Travaux de Marseille, actuel Vinci) .

Père : Jojo, vas chercher un taxi pour Madame C.
Jojo: Tout de chuite, Mousieur Vial; tout de chuite.

Et Jojo descend en courant :

Au bout de deux à trois minutes, le voila qui remonte en courant.

Père à Madame C: Tè , il aura vite fait cette fois. D'habitude, il lui faut un quart d'heure au moinsse.

Et Jojo qui passe la tête par la porte: Dites Mousieur Vial, de quelle couleur vous le voulez, le tacssi !

Au regard noir lancé sans répondre par mon père, Jojo redescendit encore plus vite, tandis que Madame C se tenait les côtes, écroulée par le rire.

Mais quand mon père lui demanda d'ouvrir la bouche, c'est qu'elle avait avalé une des dents de son appareil, non encore scellée. Et cette histoire authentique fait partie du patrimoine familial, avec les autres histoires de Jojo, grand enfant à l'âme simple.

Si je vous raconte ça, c'est que Jojo, aujourd'hui, il serait SDF dans le froid, sans diplômes, entre deux cartons dans un recoin de la bonne ville de Marseille.
Alors, si vous en rencontrez, demandez leur d'aller vous chercher un taxi !

Commentaires

Ton histoire est digne de Pagnol...sauf que la conclusion m'a ramenée sur terre, et plus particulièrement à ces jours derniers...
Si tu as d'autres histoires de Jojo tu peux te laisser aller...

A bientot et couvre toi bien le vent qui passe sur le Ventoux est froid...

Jean Claude

Ecrit par : Jérémie Ménerlache | 28.12.2006

C'est une histoire très touchante qui m'en rappelle une autre, allez voilà une idée pour demain
merci pour Jojo et pour l'idée
amitiés

Ecrit par : josette | 28.12.2006

voilà des histoires comme je les aime(je suis passée cher Josette avant).
Je pense aussi comme toi , mais j'ajouterai, que beaucoup de sdf ont pas de soucis de santé(enfin avant de l'être), et souvent mêmes des qualifications,alors tu penses ces pauvres bougres,que sont les handicapés,quelle est leur place!

j'espère que vous n'avait pas de mistral!, ici pas très chaud, mais je ne me plains pas,j'ai un toît!
bises
mone

Ecrit par : mone | 29.12.2006

bonjour Christian

j'aurai beaucoup de choses à lire l'année prochaine , je t'ai envoyé un mail , deux mails . . seulement ils me reviennnent .
bonne fin d'année
à bientot
agathe

Ecrit par : agathe | 29.12.2006

tes histoires vécues sont merveilleuses à lire; ta conclusion rejoint ma pensée de quelques jours (en moi) autrefois, ceux qui ne pouvaient pas facilement apprendre trouvaient en principe un travail manuel, de service et aujourd'hui c'est guère possible : si l'on n'a pas tel et tel diplome, études, école de...
Finalement autrefois, ces gens travaillaient, se sentaient utiles et maintenant c'est la société qui paie.Bonne soirée Christian, encore d'autres anecdotes s'il y a. Renée

Ecrit par : Renée | 29.12.2006

Très belle histoire l'histoire de Jojo.

Il y en a encore plein des Jojos, il y en aura toujours.
Et c'est vrai qu'ils ne sont pas les mieux armés pour survivre dans la jungle...

Salut à toi...

Ecrit par : Crabillou | 29.12.2006