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30.12.2006
Jojo, oh Jojo !!! Tu m'entends ?
Vous avez aimé l'histoire de Jojo et du taxi. Avec un tel oiseau, il n'était pas rare que le père Vial pique une colère mémorable de méditerranéen, avecque les gessstes, quand le Jojo lui jouait un tour à sa façon.
Je vous ai dit que Jojo était dur d'oreille, entendant certains sons, mais pas d'autres. Aussi, mon père le fit appareiller, avec le sonotone en vigueur alors.
Les premiers jours, ce fût merveilleux. Il entendait tout, il pouvait écouter le poste et les chansons.
Mon père lui avait recommandé de couper le contact le soir, quand il se couchait, pour ne pas user les piles, fort chères à l'époque. C'est le dentiste qui les remplaçait. Et il lui avait appris à le faire.
Un après-midi, mon dentiste de père appelle depuis son cabiner le Jojo, assis dans la cuisine. Il arrive aussitôt.
Vouih Mousieur Vial, z'arrive !
Jojo, va me rechercher le porte empreinte à l'atelier, celui de tout à l'heure.
Vouih, Mousieur Vial, tout de zouite .
Et voila notre Jojo qui tourne les talons et va pour sortir de la pièce.
Jojo, en même temps, ramène- moi du plâtre, demande mon père.
Et mon Jojo qui ferme la porte, sans réagir.
Oh Jojo, tu m'entends ? Il me faut du plâtre !
Toujours rien, Jojo est aux abonnés absents.
Alors mon père quitte son client, se rend à l'atelier où sont stockées les fournitures et tape sur l'épaule de Jojo.
Oh Mousieur Vial, vous m'avez fait peur. !
Et de rebrancher son sonotone en expliquant : Les piles, elles sont zhères, alors, je les économise, même le jour. Comme ça, za vous coûtera moinsse !
Brave Jojo, qui laissa à son tour mon père sans réaction.
Plus tard, Jojo pencha son béret sur l'oreille et se laissa pousser les favoris. Il avait beau être simple, il manifestait une certaine coquetterie, avec parfois des goûts surprenants.
Si une cliente lui faisait compliment: Mon Dieu, Jojo, comme tu es beau aujourd'hui, il se le répétait tout le jour avec un grand sourire. T’as vu, elle m'a dit que z'étais beau.
Mais oui, Jojo, tu seras toujours beau.
17:16 Publié dans Contes du grillon | Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note
28.12.2006
Jojo et le taxi
Vous conaissez mon père, dentiste de son état, qui avait eu un jour deux têtes, l'une rasée, l'autre chevelue, pour recevoir ses clients.
Au tout début de sa carrière, c'était une lointaine parente, Léontine, qui lui servait d'assistante. Pas besoin en ce temps là de diplômes savants, la gentilesse et la bonne humeur suffisaient. Et Léontine n'en manquait pas. Le cabinet dentaire se trouvait à Saint Antoine, au nord de Marseille, après la terrible montée de la Viste.
Montée que les conducteurs du tramway redoutaient les jours de pluie, à l'heure de pointe, car les roues patinaient. Le wattman assistant, courait alors à côté du tram, une boîte de sable à la main, et en déversait sans en gaspiller devant les roues de la motrice. Il criait aux voyageurs accrochés à l'extérieur du wagon de descendre et c'était une grappe humaine qui suivait le tram crissant sur ses rails sablés.
Revenant à Léontine, elle connaissait tous les clients, se rendait dans la salle d'attente pour tailler une bavette avec la crémière ou le patissier et s'enquérir de la santé du petit dernier. A l'appel du dentiste, elle sortait en trottinant. Je l'ai connu sur la fin de sa tâche. Elle couvait son cousin, lui faisait à manger à midi, et le grondait quand il sortait sans son chapeau. Elle m'aimait bien et le jeudi, entre deux clients, m'abreuvait de sirop d'orgeat.
Léontine ne s'est jamais mariée, elle vivait pour les autres. Elle avait un neveu, Jojo, grand garçon un peu benêt, mal entendant, qui zozotait un peu et qui n'avait jamais réussi à l'école. Et le Jojo fût garçon de courses chez mon père.
Il allait porter les empreintes de plâtre, les cires et autres couronnes chez le prothésiste, revenait avec les bridges et inlays. Il faisait la queue chez le boucher ou le boulanger pour les achats de nourriture, et même chez le poissonnier à l'autre bout de Marseille.
Mon père travaillait tard, restait ouvert après la dernière séance de cinéma et cela faisait de longues heures de présence.
Mais le travail le plus important de Jojo, c'était de trouver les taxis pour les clients qui souhaitait retourner au centre de Marseille. Venir, c'était simple, il y avait des taxis un peu partout au centre. Mais les clientes aisées de l'après midi n'en trouvaient guère à Saint Antoine.
Alors, dix minutes avant la fin de l'intervention, papa envoyait Jojo chercher un taxi.
Ce jour là, le père soignait la femme d'un important entrepreneur de Travaux Publics marseillais, (qui s'est regroupé plus tard avec d'autres pour former Les Grands Travaux de Marseille, actuel Vinci) .
Père : Jojo, vas chercher un taxi pour Madame C.
Jojo: Tout de chuite, Mousieur Vial; tout de chuite.
Et Jojo descend en courant :
Au bout de deux à trois minutes, le voila qui remonte en courant.
Père à Madame C: Tè , il aura vite fait cette fois. D'habitude, il lui faut un quart d'heure au moinsse.
Et Jojo qui passe la tête par la porte: Dites Mousieur Vial, de quelle couleur vous le voulez, le tacssi !
Au regard noir lancé sans répondre par mon père, Jojo redescendit encore plus vite, tandis que Madame C se tenait les côtes, écroulée par le rire.
Mais quand mon père lui demanda d'ouvrir la bouche, c'est qu'elle avait avalé une des dents de son appareil, non encore scellée. Et cette histoire authentique fait partie du patrimoine familial, avec les autres histoires de Jojo, grand enfant à l'âme simple.
Si je vous raconte ça, c'est que Jojo, aujourd'hui, il serait SDF dans le froid, sans diplômes, entre deux cartons dans un recoin de la bonne ville de Marseille.
Alors, si vous en rencontrez, demandez leur d'aller vous chercher un taxi !
20:48 Publié dans Boite à chaussures | Lien permanent | Commentaires (6) | Envoyer cette note
21.12.2006
Iban et le Tetaïre
Hier, pendant que je vous présentais la récolte de kiwis et autres kakis, en réalité, j'occupais les dernières heures d'attente bien fébriles d'un de mes gendres.
Dans l'après midi, il nous a conduit à la maternité où l'aînée de nos filles devait donner naissance à un garçon.
La césarienne délivrait à 14 h 30 Iban ( jean en Basque), potelé et souriant, heureux de pouvoir pisser à l'air libre pour la première fois. Des cheveux bien noirs, un nez que ne renierons pas ses ancêtres du côté de Biarritz, 3,3 kg et 51 cm à donner comme renseignements téléphoniques, il nous a été présenté un peu plus tard, affamé et s'attaquant à sa main en guise de sandwitch.
C'est le n° 8 de nos petits enfants en vie aujourd'hui, une petite fille n'ayant vécu que quelques minutes.
Sur sa première photo, le Sieur Iban est âgé d'une heure et se réchauffe après la toilette.
Nous avons quitté alors la maman, qui s'essayait, aidée d'une sage-femme, à mettre en relation une bouche remuante avec un bout de sein un peu paresseux.
Cette scène m'a fait revenir en mémoire une visite que j'avais faite, étant gamin, à une cousine dans une situation analogue, à la maternité d'alors.
Et mon père s'était écrié alors:
IL FAUT FAIRE VENIR LE TETAÏRE.
Je vous livre l'histoire telle qu'on la racontait dans les veillées, au coin d'un feu, pour rassurer les futures mamans :
Tout petit, le père Anselme avait déjà le don. Sa maman était morte en lui donnant le jour, devant sa soeur aînée, la tante Zine, venue aider la famille. Le papa, éploré, ne savait comment faire pour élever son dernier. Trop pauvre pour payer une nourrice, il se rongeait les sangs.
Zine, qui avait marché sur ses 40 ans depuis longtemps et dont le dernier poupon allait à l'école, pour apaiser les cris de faim du nouveau-né, le temps de traire la chèvre, le mit au sein.
Et là, miracle, le petit Anselme se mit à téter de toute sa petite force et Zine , ébahie, sentit sourdre une montée de lait. Le petit avait le don, il faisait venir le lait, c'était un tétaïre, comme on dit dans le pays de Mistral.
La nouvelle fit le tour du village, courût jusqu'au bourg voisin,s'attarda autour des lavoirs, puis s'envola vers le chef lieu du canton.
Un tétaïre, oui, le petit Anselme, c'en est un. La pauvre Marie, oui, celle qui est morte en couches, la soeur de Zine, vous savez pas? Eh beh, en arrivant au Paradis, elle a demandé à la Bonne Mère de sauver son petit. Et la Sainte Vierge, elle lui a donné le don de faire venir le lait.
Et Anselme de continuer à prendre du poids, à Zine de continuer à le nourrir. Mais, dans les alentours, chaque fois qu'une maman donnait la vie, si la montée de lait tardait un peu, elle faisait demander à la Zine de lui prêter Anselme pour un repas de plus.
A chaque fois, le petit gars, miracle ou pas, ouvrait la boite à lait pour le nourrisson. Et le père ne se faisait jamais payer, car le Christ ne s'est jamais fait payer pour ses miracles. Mais comme il acceptait les cadeaux, sa maison ne manqua jamais d'huile, de farine ou de vin.
Puis Anselme eut l'âge de faire sa communion. Le curé lui recommenda de ne plus s'approcher des jeunes mamans, il était grand désormais et cela ne pouvait plus se faire.
Le canton perdit son tétaïre, car on n'outrepassait pas les paroles de l'église.
Quand Anselme prit femme, celle-ci devint une nourrice recherchée. Pensez donc, elle avait assez de lait pour nourrir trois angelots. Sûr qu'Anselme y était pour quelque chose.
Puis le temps passa, Anselme se courba, son poil blanchit et il avait maintenant du mal à cultiver son jardin.
Un jour, la fille du meunier, la blanche Toinette, prit homme et devint maman. Mais, si le meunier était le plus riche du village, il avait le coeur sec et les doigts crochus. Et quand le lait se refusa à Toinette, pas une bonne âme n'ouvrit son corsage pour servir de nourrice.
La femme du meunier se souvint alors d'Anselme et lui demanda de venir. Mais celui-ci, au courant de bien des choses, demanda à être conduit par le meunier en personne, dans la calèche, et à passer devant chaque maison du pays en sonnant des grelots. Ce qui fut fait, à la grande joie des habitants, sortant pour saluer Anselme, conduit par le meunier en cocher.
Anselme s'arrêta à l'église, pria la Bonne Mère et demanda au curé de venir avec lui. Puis ils entrèrent dans la grande maison du meunier.
Il fit sortir tout lemonde de la chambre de Toinette. Le curé raconte qu'il lui fit tenir le bébé tandis qu'Anselme un peu tremblant, derrière ses moustaches grises, renouvellait le geste qui lui avait sauvé la vie, bien des années auparavant.
Et quand ils sortirent tous deux de la chambre en souriant, tout le monde compris que le miracle venait d'avoir lieu, une fois de plus.
Tandis que le meunier, tout à sa joie, promettait à tous de moudre désormais tout le village gratuitement, le tétaïre s'éclipsait pour retrouver sa quiétude.
Plus jamais il ne cultiva son jardin, ce fût le meunier qui s'en chargea de bon coeur.
On dit même que, dans le village,après la mort d'Anselme, il suffisait d'invoquer le Tétaïre pour faire venir le lait aux jeunes mamans.
Allez savoir, dans le midi, on a tellement de mal à distinguer l'imaginaire du vrai !!!
09:55 Publié dans Contes du grillon | Lien permanent | Commentaires (20) | Envoyer cette note
