21.11.2008
06 Le Comminges : Gras comme un chanoine
Réalisées entre 1525 et 1535 à la demande de l'évêque Jean de Mauléon, les stalles de Saint Bertrand répondaient au besoin d'isoler les chanoines du flux des pèlerins.
Deux mondes coexistaient : celui des clercs et celui des laïcs. Les premiers occupés à célébrer l'office; les seconds, communiant rarement, étaient surtout attirés par les dévotions rendues aux reliques. Dans cette perspective, il ne choquait personne d'élever un choeur réservé aux chanoines dans cette cathédrale.
Jean de Mauleon emprunta à la cathédrale d'Auch l'idée de construire une stalle pour chacun des 66 chanoines de son édifice. L'ensemble, sculpté par les meilleurs artisants de la région, impose que vous vous y attardiez. C'est somptueux.
Le recul manque pour tout saisir. Chaque siège est unique, avec son repose pied malicieux, poétique ou grivois et son dossier à l'image d'un personnage d'église important pour l'époque.
Ici, notre père Adam porte une main à sa gorge, la pomme a du mal à passer, tandis que l'autre paume est appliquée là où rêvent les jeunes filles. Eve est déjà loin, ayant eu le temps de passer aux Galeries Farfouillettes pour se vêtir. Entre les deux, l'arbre se repose.
Le combat entre le bien et le mal ! Il s'agit d'un jeu de bergers, où les deux adversaires, les pieds joints, doivent faire pencher le bâton de leur côté. Mais le malicieux artiste a représenté d'un côté l'évèque Jean de Mauleon, le bâtisseur qui se voyait le chanoine naturel de cette juteuse cathédrale, et de l'autre côté l'envoyé du pape, bien décidé à mettre la main dans le gateau.
Le parachuté a perdu ! Ce qui, il faut le dire, arrive souvent encore de notre temps même en politique, de Neuilly à Tamanrasset !
En accoudoir du siège de l'évèque, un crane saisissant, lui rappelant sa condition humaine. J'aurai bien voulu m'y asseoir, histoire de vérifier si les cavités des yeux ne servaient pas d'appui pour s'extirper du siège. Sacrilège, m'a t'on dit !!!
Juste à côté, cette poulette au corps de femme, selon la définition donnée par Miche, enfante le mal après des relations inqualifiables ! Tout ça devant un parterre de chanoines !
Alors, laissant mon imagination quelque peu vagabonder, il m'a plu de rassembler ici en pensée quelques hautes autorités masculines de Blog 50, et de les installer chacune dans la stalle que leur mérite leur octroie.
Vous n'irez pas à l'encontre d'attribuer à Dom Crabillom ce siège, tant sa verve fait mouche lorqu'il darde sa flèche vers un félon de la pire espèce. Ses harangues au sein du chapitre le faisait redouter entre tous, lorsqu'il se dressait au dessus de la mélée pour pourfendre le tiède et l'hypocrite. Prompt à défendre la veuve et l'orphelin, son rayonnement s'étend bien au delà du chapitre.
Le front haut et lisse, dénotant une intense activité intellectuelle, c'est à l'extérieur du siège qu'a été sculpté le totem de celui venant de St Denis, berceau des rois et du stade de France. Sa pondération et son sang froid tempèrent la fougue du bouillant Arverne. Mais il obéit au dogme : Dura lex, sed Alex.
Le clerc aux grandes oreilles, l'ermite Gerardus, n'assiste qu'aux assemblées plénières, préférant aux joutes verbales de cette assemblée la compagnie des cerfs et autres renards, créatures tout aussi divines que l'homme. La solitude lui fait percevoir les moindres bruits de la forêt, alors que l'éclat des vives contreverses sur le sexe des anges lui irritent fortement les tympans, qu'il a fort sensibles.
Personne ne voulait s'asseoir sur cette couronne, ne voulant pas céder au péché d'orgueil. A l'unanimité, c'est le plus modeste de l'assemblée, l'abbé de la Boé-scie, qui fût forcé de s'y installer. Les chanoines eurent beaucoup de mal à le dissuader de se jeter dans le canal proche.
Un front uni, sans une ride dans un visage tranquile, sûr de ses convictions, Jacques de Saugeais, transfuge de l'abbaye de Montbenoit apporte sa bonne humeur. Messires, ne lui contez rien qui ne soit franc et loyal.
Venus sur le tard à la vocation religieuse, il fût charmeur et ensorcela bien des sirènes en son jeune temps. Mais, sur ses vieux jours, voyant blanchir son chef, il abandonna ripailles, tonneaux de Jurançon et bonne chère pour ne garder qu'une seule coupe dans chaque main. Le toujours sémillant abbé Johanus Claudius abandonna la bonne ville d'Albi pour s'applatir dans l'en but de ce siège et se joindre à la mélée céleste.
Chanoine expérimenté, de grande comptétence mais un peu secret, tel un marin revenant de conquérir la toison d'or, il n'a jamais manqué ni vèpres ni complies depuis qu'il besogna parmi ses semblables. A son image, cette tête chenue auréolée d'un bandeau tressé lui servira d'ancrage en cette assemblée. Ne jasons jamais sur son compte.
Ici, il a fallu toute la mansuétude de l'évèque pour que le bedeau Hérémie soit admis à titre provisoire, temporaire et facultatif. Il lui fit sculpter un siège à double insignes. Un diablotin en accoudoir, afin que tous sachent qu'il pouvait l'avoir au corps. Et certains se souviennent en soupirant du jour où il passa au brou de noix le siège de Jean de Mauléon. Il prétendit que le vin de messe lui avait troublé l'entendement, car il était frelaté, venant du lointain Forez.
Depuis, son siège s'est agrémenté de son portrait !
Malicieux, l'évèque le fit représenter en deux exemplaires, lui disant qu'il n'y en avait pas deux comme lui, et que s'il forçait dorénavant sur le Jurançon au point d'y voir double, il reconnaitrait toujors sa stalle. Comme on dit depuis dans la sud : coquin dU-zore !
Une barbe soigneusement peignée, un bandeau portant le troisième oeil de la connaissance, un regard qui se perd par delà les montagnes, c'est le portrait du très savant Jacques le Haut. Clerc des terres arides, formé à Boscodon, il a la harangue qui s'écoule comme Durance en Provence, dense et puissante, parfois un peu trop au dire de certains chanoines enclins à une petite sieste.
A ses côtés, cheveux au vent, menton en avant, regard vif, tel un Viking au sang bouillant, l'abbé de Bayeux n'entend pas faire tapisserie lors de débats. Il sait se faire respecter, à l'image de son oreille droite un peu chiffonnée, témoin de joutes fort peu oratoires.
Laboureur de talents, traçant moult sillons et enregistrements vocaux, se déboublant entre ses nombreuses activités, nous ayant fait comprendre que la plus noble conquête de la voix était le chant, c'est d'ici que le maitre de chorale Johannus Ludovicus dirige les chanoines lorsqu'ils sont au complet. Sa bonhommie et son sens de la mesure sont précieux pour ramener l'ordre quand les esprits et les estomacs s'échauffent.
Isolé en bout de rang, surveillé par le maitre de chorale pour l'empêcher de chanter, le siège là est réservé à un petit dernier à la langue acérée, prompt à voir la paille dans le blog de son voisin. Ses cornes de diablotin le trahissent sous ses cheveux bouclés d'angelot.
D'ailleurs, il vient d'être surpris en flagrant péché de gourmandise, la main dans un ballotin de chocolat Lenôtre, auxquels il n'a pas su résister. Agnus dei, qui tollit chocolat mundi, ora pro nobis !!!
Il a rédigé cette note et sollicite le pardon de tous ceux qui ne sont pas mentionnés, n'ayant pas trouvé de siège dignes de leur talent.
Quand aux dames, il ne saurait être question qu'elles aient voix au chapitre, tout au moins tant que les religions resteront dans le paléolithique.
Dans trois ou quatre jours, vous verrez ce que contemplaient ces mêmes chanoines. Le dernier chanoine part renouveller sa provision de chocolat chez l'un de ses enfants, et livrer un bout de la hotte du père Noël.
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20.11.2008
05 Le Comminges : Comme un pélerin dans la cathédrale
Votre bourdon à la main, tête nue, surveillant dans la cohue un possible malandrin qui vous soulagerait de votre bourse, vous entrez à genoux dans la cathédrale de Saint Bertrand. Vous ne savez pas que seuls le portail et les deux premières travées sont romanes, et que le reste est gothique.
Juste à votre gauche, la madone vous présente l'enfançon vêtu d'une robe de lumière. Vous n'avez qu'une fleur des champs à offrir. Vous passez en vous signant.
Devant vous, un panneau de bois sculpté vous remplit d'admiration devant tant de majesté. Derrière, vous le savez, se tiennent ceux qui ont la charge de prier pour votre salut.
Vous venez de loin, la route est encore longue jusqu'à St Jacques. Il vous faut hâter pour trouver refuge avant la nuit. La lumière du vitrail vous illumine un instant.
Vous voila devant l'autel, où vous vous prosternez, le front dans la poussière.
Mais c'est derrière que vous tombez en prières, devant celui qui a fait des miracles de son vivant, lui aussi, l'évèque Bertrand. Au moins, ces miracles là ne sont pas trop vieux et il peut intercéder avec le ciel pour que votre route soit sure, que la maladie vous épargne et que vos pieds guérissent. Surtout le gauche, depuis que vous avez marché sur ce clou.
En sortant, vous regardez cette tapisserie au point de Flandres. Si vous revenez du pélerinage, vous mettrez votre fils en apprentissage. Cette mode nouvelle venue d'Italie est fort prisée chez les gens de bien. Il sera aise pour assurer vos vieux jours.
Les rois eux même sont venus s'agenouiller devant l'enfant. Le troisième, foncé de peau comme le diable, est accompagné d'un page noir comme four. Votre curé vous a affirmé que de tels hommes existent, et que leurs mains ne déteignent pas comme celles des charbonniers. Pourquoi, si Adam et Eve sont blancs comme lait, ont ils des enfants de cette couleur ? Le fruit défendu était il plein de peinture ?
En sortant, vous surplombant, l'orgue voulue par l'évêque Jean de Mauléon, "seigneur de l'Evêché du Comminges" vous semble bien fastueuse en ce bas monde, pour un homme d'église. On dit qu'il veut rivaliser avec les puissants seigneurs de ce pays.
Pour vous, en ce jour béni, l'organiste en titre était présente. Elle vous montre les capacités de cet instrument, objet de la reconstruction des années 1970, menée d'abord sous l'égide des Monuments Historiques, puis sous la responsabilité de l'Association des Amis de l'Orgue avec les conseils artistiques de Pierre Lacroix, directeur du Festival du Comminges. Cela pour aboutir à la reconstitution d'un grand orgue d'esthétique baroque (XVIIIème siècle) avec en grande partie du matériel neuf, le facteur d'orgue et harmoniste étant Jean-Pierre Swiderski. Pour imaginer en quoi pouvait consister l'instrument offert par Jean de Mauléon, on est dans le domaine des hypothèses.
Lors des enregistrements , les allées et venues des visiteurs ne sont pas toujours silencieuses. Un couple s'est fait rabrouer lorsqu'il a emmené son chien avec lui pour faire la visite. Mais cela ne l'a pas empêché de continuer, en haussant les épaules. Le chien, heureusement, n'a pas haussé la patte !
L'organiste commence par des explications sur l'origine de l'orgue. Helconide n'était pas là pour nous expliquer ce que j'avais oublié des leçons de Jean Louis !
Puis va enchainer sur un magnificat dont elle nous explique les couleurs. Atteinte d'une scérose en plaques, il lui faut un peu de temps pour s'installer.
Là encore, un temps d'attente au début. Ce passage donne ensuite des frissons dans le dos !
Un final joyeux au possible, même pour un mécréant.
Demain, les hommes seront chanoines. Une profession qui avait de l'avenir ! Ne ratez pas l'épisode, Mesdames.
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