01.09.2006
Pour Michelle: Le dentiste à deux têtes
Hier soir, Michelle , vous nous avez offert de jolies lignes sur les cheveux blancs. Je vous ai promis une histoire familiale.Permettez de la partager avec nos amis du blog.
Mon défunt père, dentiste de son état, avait contracté la typhoïde. Soigné, guéri, et non contagieux, il décide de reprendre son travail. Mais, à la dernière visite du docteur qui le soignait, ce dernier lui avait dit: vous perdez des cheveux, c'est normal après votre maladie. Si vous voulez que les nouveaux repoussent mieux, faites vous raser la tête, sinon, vous allez en perdre longtemps.
Pour un dentiste, perdre des cheveux lorsque le client a la bouche ouverte, c'est génant. Alors, il pris place un matin sur le fauteuil de Dominique, son coiffeur de quartier.
Dominique, fais moi la boule à zéro !
-- Oh, Monsieur Vial , qu'est ce que vous me dites ?
Si c'est sérieux, à zéro ! Yul Brinner !
-- Vous allez faire du cinéma ?
Mais non, c'est ma typhoïde, je perd les cheveux. Il faut les couper à ras pour que les nouveaux tiennent.
Vas y, à zéro !
Dominique, ou Doumé pour tout le monde, attaque le côté droit avec les ciseaux, puis la tondeuse. Le cuir chevelu apparaît. Les autres clients commentent, en bons Marseillais.
Oh, Monsieur Vial, on dirait un poulet plumé, votre crane ! La raie, vous la faites au milieu ? Vos clients, y vont plus vous reconnaître !
Et le paternel de répondre, en bon professionnel. Scalpé , je leur dirai que je reviens des Amériques et que j’ai été scalpé ! !
Et tout à coup, on entendit le père dire : Doumé, tu me fais le côté droit aujourd’hui, et tu arrêtes. Demain, je reviens pour le côté gauche !
Le Doumé, interloqué : C’est pas possible, Monsieur Vial, vous pouvez pas sortir comme ça. ! Qu’est ce qu’ils vont dire mes clients ?
Te fais pas de mauvais sang, ils diront rien ! Regardes, tu as des témoins, c’est moi qui le demande.
Doumé finit, passe le demi crane au rasoir, laisse l'autre moitié, qui en ce temps là, était encore noire.
Et le père remet son chapeau, sort et va à son cabinet dentaire recevoir ses clients. Son assistante, Madame Meunier, s’étrangle de rire quand il lui raconte ce qu’il va faire ce jour là.
Il enfile sa blouse blanche et se coiffe de son calot en le penchant du côté droit pour cacher le manque de cheveux. Quand le premier client sonne, il va ouvrir lui même la porte d’entrée, le salue et l’accompagne à la salle d’attente.
Puis il envoie son assistante le chercher. Mais entre temps, il a incliné son calot complètement à gauche, couvrant les cheveux et démasquant sa calvitie.
Il avait l’habitude de se laver les mains quand l'assistante faisait rentrer le client dans le cabinet proprement dit, lui tournant alors le dos.
Et quand il se retourne, il n’est pas reconnu. Le patient a devant lui un homme chauve, ce ne peut pas être Monsieur Vial, qui vient de lui ouvrir la porte il y a quelques minutes avec tous ses cheveux.
Stupeur ! Un brin d'inquiétude dans le regard.
Qui vous êtes ?
Excusez moi, mais vous êtes le remplaçant ?
Monsieur Vial, il est pas là ?
L'assistante se retient d'exploser de rire, le dentiste, selon la réaction de l'entrant, rajoute ou non un commentaire: Il a du partir à la pêche tout de suite, on vient de l'appeler !! Non, je suis un étudiant qui le remplace pour la journée !! etc.
Et cela a duré toute la journée, avec de braves gens, qui s’amusaient comme tout quand il dévoilait le pot aux roses : Ah vous alors, on peut dire que vous m’avez eu ! Je vais le raconter au bar !
Et le quartier a longtemps gardé en mémoire l’histoire du dentiste à deux têtes , qui faisait rire sa clientèle, clientèle de gens simples des quartiers Nord de Marseille, dockers, chauffeurs routiers, ménagères, épiciers ou coiffeurs.
Et Doumé, le lendemain, a terminé le côté gauche. Il n’y avait plus une chaise libre chez lui, on était venu voir la fin du spectacle.
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